Après dix bons jours d’interruption due à une grippe H1N1 virale tuberculeuse absolument incurable, nous voici de retour avec une nouvelle interview !
Prévu pour mi-2010 chez Ankama, Tortuga raconte les retrouvailles entre un gouverneur espagnol maître d’une frégate équipée de technologies d’avant-garde, et un ex-flibustier français, revenu d’entre les morts grâce à la magie vaudou, le tout au beau milieu de la mer des Caraïbes.
Scénarisé par Sébastien Viozat à qui l’on doit déjà “Ma Vie de Zombie” avec RaphaelB, Tortuga est dessiné par un nouveau venu dans le monde de l’édition, que l’on n’oserait qualifier de jeune dessinateur, tant il s’est escrimé sur moult projets non édités et dont le trait peut enfin s’exprimer de belle manière sur ce scénario mêlant piraterie et fantastique, Antoine Brivet.
Allons interviewer ce forban.

Illustration d'Antoine Brivet pour le projet Tortuga
- Alors Antoine, pourrais-tu te présenter pour nos lecteurs ?
Je me nomme Antoine Brivet, j’ai 29 ans, je suis né à Bourg-en-Bresse.
J’ai toujours été féru de bande-dessinée, j’ai passé de nombreuses heures à dessiner avec mon frère Matthieu étant enfant.
Après mon BAC il a fallu faire un choix, n’ayant pas le financement pour entrer dans une école privée de dessin, je me suis inscrit à l’école des Beaux-Arts de Lyon. Je l’ai abandonnée au bout de 8 mois car on me faisait comprendre que la BD n’était pas un art et que je n’étais pas assez “artiste”. Ceci m’a permis de terminer ma première BD avec mon frère au scénario. J’étais fier d’avoir fait 48 planches… C’était le premier projet que j’ai présenté aux éditeurs.
J’ai donc repris un cursus normal, je suis allé à la FAC et j’ai obtenu une licence es Sciences Physiques. J’étais néanmoins toujours déterminé à dessiner mais je savais que je me formerais seul dorénavant, en autodidacte.
Maintenant je vis à Roanne, je suis professeur des écoles. Je jongle entre ma petite famille, le dessin et le boulot.
- Quel a été le déclic en matière de bande-dessinée ?
Quand j’étais petit, au cours d’un voyage de vacances, suite à un plein d’essence dans une station service, mes parents ont eu deux BD qu’ils nous ont données : Blueberry (Angel Face) et Jerry Spring (Le maître de la Sierra). C’est là que je me suis rendu compte que la BD ce n’était pas essentiellement Tintin, Asterix, Gaston… j’ai encore ces BD à couverture souple chez moi d’ailleurs. Et comme à cette époque je me rendais compte que j’avais des facilités à dessiner, je m’y suis mis !
Avec mon frère, nous nous sommes noyés dans les westerns (BD, films, playmobiles) et dans le dessin. Mon frère à toujours été une source de motivation, encore aujourd’hui.
- Quelle a été la genèse d’un projet comme Tortuga ? Est-ce que le forum Café Salé, que tu fréquentes, a joué un rôle dans le projet ?
J’ai travaillé avec Thierry Lamy sur un projet refusé par Septième Choc. Il m’a permis de rencontrer Sébastien Viozat. Ce dernier avait écrit un scénario accepté par Ankama, mais les dessinateurs qui avaient travaillé dessus n’avaient pas convaincu. On a tenté le coup ensemble… et ça a marché.
Je ne pense pas que CaféSalé ait joué un rôle dans la validation du projet. La facilité résidait juste dans le fait que Sébastien avait déjà édité Ma Vie de Zombie chez Ankama avec RaphB au dessin. Ankama le connaissait donc et prenait la peine de l’écouter et de suivre ses projets.
Par contre CaféSalé m’a permis pendant plusieurs années de progresser, grâce aux avis des internautes, je leur en serai toujours reconnaissant. J’essaye d’y participer le plus possible malgré le manque de temps.
- On peut voir sur ton site un certain nombre de projets refusés, penses-tu avec le recul qu’il manquait réellement quelque chose à ces projets ou c’est une question de timing ou de relations ?
Tout d’abord dessiner est une passion, le refus des projets ne m’a jamais dégoûté, ne m’a jamais poussé à arrêter le dessin. L’édition n’est pas une finalité même si ça représente une étape importante, ça montre qu’on a progressé et qu’on a acquis un niveau acceptable. Mon plus grand plaisir c’est de progresser…
J’ai beaucoup travaillé avec un ami journaliste : Jean Abbiateci, il m’a écrit de nombreuses nouvelles, et on a travaillé sur certaines histoires comme Ultima Thulé. Nous étions jeunes, nous apprenions le métier, les projets ont été refusés et c’est légitime…
Ma plus grosses déception, c’est le projet Rituel avec Nicolas Jarry, non pas parce que le projet a été refusé mais parce que j’ai apprécié bosser avec Nicolas, c’était super et j’espère retravailler avec lui un jour. Le projet a d’ailleurs été édité avec Kan-J au dessin : Blackwood chez Soleil.
Ensuite le projet Beowulf (avec Aimeric Vacher au scénario) représentait un tournant dans ma technique d’encrage, le trait n’était pas encore affirmé, je testais… Et malchance, on a su après que le projet Beowulf était développé chez un éditeur. C’est là que CaféSalé m’a permis d’évoluer.
Donc, avec le recul, il semble normal que les projets aient été refusés.
Il faut juste partir du principe, surtout quand on est autodidacte, sans entrée, sans piston, inconnu de tous, que de nombreux projets seront refusés avant l’édition, si édition il y a.
- Quand ton style est commenté, principalement sur Café Salé, on prend souvent en référence Mignola et Risso, principalement pour ta maitrise du N&B. Est-ce que ces auteurs sont des références pour toi ?
Mignola est une référence, il a bouleversé ma vision du noir et blanc quand Hellboy est arrivé en France. Il a une vision tellement juste et si compliquée à produire.
Donc quand on me dit que ça fait “Mignola”, je suis content tant que ce n’est pas une copie ! J’espère apporter ma patte quand même !
Quant à Risso, je dois avouer que je ne le connaissais pas avant que l’on m’en parle sur le forum.

(cliquez pour agrandir)
- Quand on arrive sur un scénario de pirates comme Tortuga, comment appréhende-t-on les recherches, comment constitue-t-on un univers visuel qui soit crédible et qui serve l’histoire ?
En fait les choses se sont faites naturellement, on n’a pas présenté un dossier conventionnel. Sébastien m’a proposé le projet, la piraterie m’a toujours attiré, alors j’ai fait quelques illustrations et Ankama était intéressé. J’ai poursuivi avec des études de persos et bateaux, là encore l’éditeur était satisfait. J’ai donc fait les premières planches et on a signé. En fin de compte ça fait un dossier complet, mais on n’a pas perdu de temps car on était en discussion permanente avec Ankama.
Après je ne me pose pas trop de questions, je fais les recherches en fonction des scènes et Sébastien m’envoie beaucoup de documentation… J’espère que le final sera crédible.
- Quel a été ta relation avec Sebastien, le scénariste, est-ce que c’est très précis ou as-tu une marge de manœuvre ?
Pour le travail avec Sébastien, c’est vraiment une étroite collaboration. Il m’envoie un découpage scène par scène, planche par planche avec les dialogue par case. J’en fais un storyboard, là on discute beaucoup par internet (car il habite à Nantes), on se rend parfois compte que le découpage “scénaristique” n’est pas performant et qu’il faut ajuster, mais c’est rare, Sébastien a une très bonne vision du découpage. Une fois le storyboard fixé j’attaque le crayonné.
Notre relation est saine et honnête car on se dit tout, et on n’hésite pas à changer suite aux remarques de chacun.

Page 4 de Tortuga, du story-board au crayonné (cliquez pour agrandir)
- N’étant pas le premier dessinateur à t’essayer à ce scénario, est-ce que tu as pris connaissance des essais précédents ou est-ce que tu as voulu partir totalement de zéro ?
Non, je suis parti de zéro. J’ai découvert les travaux des autres dessinateurs il y a peu.
- Où est-ce que tu en es de l’élaboration de l’album ? Est-ce qu’il y a eu des cases ou des planches qui ont été des challenges ?
Nous en sommes à 53 planches noir et blanc sur 94 et 30 planches couleurs.
Bien sûr, il y a toujours des cases sur lesquelles on bloque, et parfois ce ne sont pas celles auxquelles on pense de prime abord.
Mais quand même, les cases avec les bateaux (surtout que sur les bateaux espagnols il a fallu intégrer des éléments de machinerie qui n’existaient pas à cette époque) m’ont demandé plus de réflexion et d’huile de coude.
Sur la fin de l’album il y aura beaucoup de mouvement et de baston, là aussi il va falloir être créatif, mais j’adore ça, me frotter à un nouveau challenge.
- Comment se passe la relation avec Virginie Blancher, la coloriste ? Tu visualises déjà des palettes de couleurs ou est-ce qu’elle fait plusieurs essais que tu valides ?
Notre relation est très saine aussi, et très professionnelle.
Nous cherchions un coloriste qui puisse créer une ambiance sans “bouffer” le noir et blanc. Nous avons donc lancé un appel sur différents forums avec un cahier des charges simple : des couleurs en aplats avec une gamme harmonieuse. Virginie nous a envoyé directement ses essais et nous avons été conquis, elle avait tout compris du premier coup.
Je tiens d’ailleurs à remercier toutes les personnes qui ont fait des essais… l’engouement nous a fait plaisir.
Maintenant, lorsque les planches noir et blanc sont validées par Ankama, je les lui envoie avec quelques suggestions pour l’ambiance générale. Une fois sont travail terminé, on parle des différentes retouches nécessaires. Elle est à l’écoute comme Sébastien et moi sommes à l’écoute de chacun. Ce travail à trois est très constructif car nous nous comprenons et nous communiquons.
J’espère travailler longtemps avec elle.

Page 4 de Tortuga, de l'encrage à la colorisation (cliquez pour agrandir)
- Tortuga, one-shot ou éventuelle série ?
Ahah ! A voir avec Ankama. Normalement il y aura 2 tomes minimum, voire trois… tout ça reste à discuter.
- Enfin pour finir, quelles sont les trois dernières œuvres sur lesquelles tu as flashé (BD, Film, Musique, Théatre, etc. ) ?
En BD, Le Marquis d’Anaon (de Velhmann et Bonhomme), toute l’oeuvre de Matthieu Bonhomme (Le voyage d’Esteban et Messire Guillaume) et le Magasin Général de Loisel et Tripp.
En roman, la tétralogie des Rêveurs du regretté David Eddings. Je suis un fan inconditionnel de cet écrivain.
En musique, les trois albums d’Interpol, une valeur sûre.
Et pour finir en animation, Oban Star Racer.
Oui ça fait plus que trois…
En tout cas merci pour ce moment, c’est nouveau pour moi. J’espère que Tortuga plaira aux lecteurs, j’ai du mal à me projeter et à imaginer le moment où la BD sera dans les bacs. J’ai trop le nez dedans pour penser à tout ça !
Je travaille encore comme je travaillais il y a dix ans, comme un amateur, à scotcher mes feuilles, à raturer et déchirer, à me salir les mains avec le crayon de papier, à m’endormir sur ma table lumineuse et à commander à la va-vite mes cartouches d’encre au dernier moment…
Au revoir et longue vie à Phylactères !

Auto-portrait en pirate d'Antoine, pour Phylactères.
Un grand merci à Antoine pour sa disponibilité et sa gentillesse, vous pouvez vous rendre sur son site pour consulter les premières planches de Tortuga, ainsi que je ter un coup d’oeil à ses anciens projets. Et comme moi, attendre avec impatience la sortie d’un album qui s’annonce très prometteur !